(Alexandre D’Astous)-Quatre ans après Arboretum, un premier album sur lequel il traçait des analogies entre humains et flore, Étienne Dupré, qui sera en spectacle le 5 novembre aux Bains publics de Rimouski, annonce Strobus / Banksiana, une collection double qui proclame encore davantage son amour des forêts québécoises.

Une proposition une fois de plus multidisciplinaire, qui se décline sous différents formats complémentaires : en tant que disque compact de 16 pièces, en tant que livre regroupant liminaires, textes de chansons, photos de Camille Gladu-Drouin et illustrations de Maude Arès, puis en tant que documentaire servant à initier les mélomanes aux arbres éponymes.
 
Enfant, dans son Saint-Pie-de-Bagot natal, Étienne Dupré était fasciné par la présence rassurante et munificente d’un immense pin blanc (Pinus strobus L.) à l’arrière de la cour familiale. Jeune adulte, la découverte du résilient pin gris (Pinus banksiana) l’a à son tour captivé. Fast forward à 2023 : un an après la parution d’Arboretum, s’imposant des résidences de création tout en compassant des mémos vocaux oubliés et autres notes éparses, il entame le processus de composition de ce qu’il espère voir devenir un album double. Ayant longtemps brassé la soupe, il vient à en déterminer les deux pôles : les susmentionnés pins, des essences indigènes qui sont les symboles de l’éveil et du réveil de sa conscience écologique – et qui, bien que faisant partie de la même famille, ont des anatomies très distinctes l’une de l’autre.
 
Pendant une année, il s’engage donc dans des sessions de deux ou trois jours par mois : dans la maison de ses parents à Saint-Étienne-de-Bolton en Estrie, dans le studio maison de son ami Philippe Brach à quelque part dans le nord, dans le petit studio qu’il a érigé dans le cabanon derrière son appartement montréalais.

Deux moitiés du projet

Il planche sur les deux moitiés du projet à la fois, s’appliquant chemin faisant en définir les entités – sur lesquelles il affirme davantage sa voix, plus qu’auparavant : franche et avenante sur Strobus, trafiquée comme un intrigant instrument supplémentaire sur Banksiana. Si la création est pêle-mêle, il s’assure, minutieusement, que tout soit prêt avant d’entamer les enregistrements finaux : que les maquettes soient le plus étoffées possible, afin qu’elles deviennent les pièces en soi; que les textes soient terminés, afin que la panoplie de musicien·nes qui l’accompagnent ait un portrait global des chansons.
 
Premier volet du diptyque, Strobus est un hommage au premier arbre avec lequel il a été en contact. De par la nostalgie qu’il lui attribue ainsi que par sa grandiose allure – c’est l’un des plus grands qu’on peut avoir au Québec, un fier repère de randonnée –, Dupré décide de lui conférer les chansons plus douces et bienveillantes, se présentant ici sous un nouveau jour folk appuyé d’expérimentations field recording et ambient. On y retrouve des synthés qui évoquent des chants d’oiseaux, la voix échantillonnée du frère Marie-Victorin, du violon, du saxophone, du Mellotron : les éléments acoustiques et électroniques y dansent ensemble, dans une douceur susceptible d’accompagner une balade en forêt. Les textes, quant à eux, s’adressent à une ancienne amoureuse (Aline), à son mentor David Lynch (L’heure bleue), à lui-même (L’étroit sentier), à son ami Alex Burger (Abercorn) – qui signe incidemment les paroles de Sortir parler, s’adressant à Duu en retour.
 
Cela dit, la nature a aussi ses branle-bas de combats, comme l’illustre la seconde partie, Banksiana, où Dupré élabore une ode à l’endurance et à l’adaptabilité du pin gris, ce petit conifère quelque peu sinistre qui a besoin de la chaleur du feu pour que ses cônes laissent leurs graines se disperser – i.e. qui doit mourir pour se reproduire. Il y aborde une écriture plus incisive, allant de pair avec l’allure mystérieuse de ce résineux à la fois capricieux et impavide que les regards ont tendance à éviter. Ces contrastes inhérents se reflètent dans la musique qui l’honore : des combinaisons math-rock, post-punk, psych et no wave dissonantes, jouant de tensions et de résolutions, soutenant des récits d’anxiété et un regard pessimiste quant à la technologie qui nous désorganise en nous empêchant de développer notre autonomie – tout en sondant une certaine acceptation de l’état des choses.
 
À travers cette démarche liant le personnel à l’universel, Étienne Dupré espère donner envie aux gens de se renseigner sur leurs alentours sylvestres, désire échanger avec des néophytes et des érudits, souhaite que sa musique existe dans des contextes sociaux où ses propos sont pertinents. Avec ce nouvel album double, il a d’abord cherché à s’émouvoir lui-même, à s’amuser, à partager – et il espère que vous en ferez tout autant. Strobus / Banksiana paraîtra le 9 octobre sous étiquette Lazy At Work.
 
Spectacles
 

Photo : Étienne Dupré (Photo courtoisie)